Femme de marin 2008-1: Un reflet différent de soi

« Nous n’habitons pas des régions.  Nous n’habitons même pas la terre.  Le cœur de ceux que nous aimons est notre vraie demeure »
 (Christian Bobin, La plus que vive).
Ce matin, je lis les réflexions des Français qui viennent d’arriver à Gaspé par le biais des Brèves de mers sur le site www.grandetraversee400.com.
J’imagine facilement l’atmosphère qui règne dans cette petite marina que j’ai connu si tranquille. J’imagine leurs yeux remplis de nouveautés, de chaleur humaine telle que les Gaspésiens peuvent en donner… et j’ai un peu le vague à l’âme, la larme à l’oeil, avec une impression d’être si loin de tout ça.  Je suis dans mon petit quotidien et c’est à l’arraché que je dois me forcer à travailler sur une formation que je donnerai l’automne prochain à nos nouveaux chargés de cours. Mon coeur et ma tête longent les côtes gaspésiennes. Mon corps, quant à lui, flotte dans l’humidité pesante de Montréal.
Je mène une triple vie: celle de la professionnelle qui, même si elle n’a plus rien à prouver à personne, continue sans relâche à s’activer pour que ses étudiants réussissent; celle de l’équipière qui a accepté de partager la vie d’un marin qui s’était juré de finir sa vie au large; et celle de celle qui attend. De cette dernière, jamais on en entend parler. Sur tous les sites dédiés aux voyages en mer, à ceux qui partent, rare est l’espace consacré à ceux et celles qui restent. Comment vivent-ils la séparation? Qu’apprennent-ils de ce choix qu’ils ont fait? Est-ce qu’ils plantent leur propre jardin et décorent leur âme au lieu d’attendre que l’autre leur apporte des fleurs? Sont-ils inquiets parfois que l’autre les oublie?
Quand de telles questions m’assaillent, je me dis que partir n’est pas quitter….. pas nécessairement et pas toujours.  La séparation n’est pas toujours quelque chose de fondamentalement douloureux, mais une occasion de se rapprocher de soi-même pour aller vers l’autre, encore plus confiant.
« Te quitter n’était pas très difficile tant que je pouvais garder le sentiment de ne pas t’avoir perdu. (…) C’est après ton départ que je t’ai porté en moi plus intense que jamais » (Jacques Salomé. Je croyais qu’il suffisait de t’aimer….)
Je me rappelle soudain un souvenir:
Nous pénétrons dans la marina. Le voilier, dégarni de son mât et de sa bôme, semble si petit sur son ber, et je me félicite d’avoir vaincu en partie ma peur des hauteurs, avec une envie presque étrange d’y grimper à chaque visite. Le vent souffle bâbord et comme il est un peu frisquet, je m’activerai plutôt à astiquer l’intérieur du carré. Serge caresse chaque centimètre de son navire. Il teste, jauge, évalue, mesure, resserre, encastre, scie, polit, nivelle. Il ronronne. Il m’explique que sur un bateau, chaque chose doit être à sa place, chaque pièce bien entretenue. Je comprends que c’est une question de survie et c’est presque religieusement que je remets au bon endroit chaque morceau après l’avoir nettoyé. J’en mémorise l’emplacement. J’ai la chance de devenir une bonne équipière et je m’y applique. Je l’observe, si patient devant ce rituel entretenu de l’ouvrage que j’ai soudain un profond respect pour cet homme à qui je me suis liée. O Capitaine, mon Capitaine! Serge est un phare, celui qui rabat mes extravagances à des proportions sensées. Non pas qu’il les aplanit, mais il arrive à me les faire questionner sous un autre angle pour voir si elles sont viables. Ces mots me ramènent à la simplicité des choses, ou plutôt à ma façon toute personnelle de complexifier les situations. Ca me tétanise, alors que Serge n’est jamais arrêté dans sa course. Alors que j’ai toujours exécré la routine, Serge m’apprend que la répétition d’un geste amoureux peut en augmenter sa valeur et sa finesse au lieu de l’occire. La passion s’entretient au quotidien, par des petits gestes banals, sans coup d’éclat. En le regardant ainsi penché dans la cale, je me sens soudainement envahie d’une grande tendresse amoureuse pour lui. C’est dans ces bras-là que je veux pouvoir me bercer au couchant de ma vie. Dans toutes les sphères de sa vie, Serge est constance.
Cette unique pensée calme mes tourments. Je sais qu’il est heureux là où il se trouve, et de le savoir ainsi me rend heureuse également.

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