Femme de marin 2015-5: La solitude créatrice

« Sans grande solitude, aucun travail sérieux n’est possible » (Picasso)

Est-ce une nouveauté ou une surprise si je vous dis que le Capitaine me manque? Comme une enfant, je recommence à compter les dodos sur le calendrier avant d’aller le retrouver. Sa voix, ses yeux, son sourire, ses mains… Je suis toujours amoureuse de lui après 11 ans de vie commune!
Malgré le temps qui laisse des marques sur les corps vieillissants, malgré les hormones qui se calment et ronflent parfois sur le divan, malgré le vocabulaire et les gestes qu’on économise au fur et à mesure que les sujets s’étiolent, demeure une profonde affection qui n’a rien de banale. Le désir est toujours présent avec, en filigrane, la passion qui prend d’autres couleurs. Une douce complicité s’installe et berce.
Non, ce n’est pas une surprise. Du moins, pour les habitués de ces chroniques.
« La solitude m’a toujours accompagnée, de près ou de loin, comme elle accompagne tous ceux qui, seuls, tentent de voir et d’entendre, là où d’aucuns ne font que regarder et écouter. Amie inestimable, ennemie mortelle – solitude qui ressource, solitude qui détruit, elle nous pousse à atteindre et à dépasser nos limites. » (Françoise Dolto)
Son absence physique dans la maison me porte à m’occuper. Le Capitaine, en voulant vivre son rêve de naviguer, m’a donné le plus beau des cadeaux : la solitude nécessaire pour créer. Les heures passées à peindre évacuent tout sentiment de frustration de son absence, mais aussi vécue au travail.
Alors qu’autrefois, je croyais que le bonheur ne pouvait se vivre que dans une passion tumultueuse, je sais maintenant qu’il s’accorde à la définition qu’en donne la grande Ginette Reno : « Le bonheur c’est des bonnes heures. Et en vieillissant, j’essaie d’accumuler le plus de bonnes heures possible ». La cinquantaine est plus joyeuse et fait place à la couleur comme un oasis de paix qui allège.
Je comprends le Capitaine d’être heureux en dehors de moi. Parce que notre couple n’est pas LA raison de notre bonheur, mais plutôt un plus qui s’ajoute à l’état que nous entretenons individuellement. Pouvoir passer du temps avec soi-même, sans être perturbé par quoi ou qui que ce soit, est aussi vivifiant que de partager de bons moments avec des gens qu’on aime. Voilà pourquoi je ne ressens pas le manque comme une incapacité à vivre sans lui. Mais au fond, il est toujours là, présent à tous les jours, par un courriel, une conversation anodine sur Skype, ou un petit SMS sur mon téléphone. Dans un monde où tout est incarné, où l’image prédomine sur l’essentiel, j’apprends que « loin des yeux, loin du cœur » est un leurre.
« Vous devez rester en connexion avec ce monologue intérieur afin de pouvoir l’exprimer ». Il est difficile de trouver cette voix créatrice en vous si vous ne restez pas en connexion avec vous-même et que vous ne réfléchissez pas à ce que vous êtes. » (Scott Barry Kaufman, psychologue).
Le danger, toujours présent, dans le couple est que l’autre prenne plus de place, laissant la voix créatrice aller à la dérive. On s’oublie parfois, on s’affaire à des tâches secondaires qui occupent l’espace et le temps. Réfléchir à qui NOUS sommes, oui, mais laisser la place nécessaire pour réfléchir à ce que vous êtes aussi.
Quelqu’un dont j’ai oublié le nom a écrit : « La solitude c’est tout le contraire de l’isolement, c’est se retrouver face à soi-même, à sa propre richesse intérieure. C’est le contraire d’un enfermement, car être solitaire ne signifie pas être isolé, c’est au contraire la possibilité d’un immense apprentissage de soi et – sans que ce soit contradictoire – des autres. Être solitaire c’est retrouver enfin au fond de soi le chemin qui mène à une création, qu’elle soit artistique ou autre, c’est retrouver le chemin de la méditation, de la réflexion ».
Lorsque j’étais intervenante, j’ai d’abord utilisé la métaphore de l’Arbre avec une clientèle féminine comme un outil d’exploration, de compréhension d’une personne vivante qui grandit, évolue, possède son identité propre et ses limites dans l’environnement où elle se trouve. J’ai été fascinée de voir comment l’art peut ouvrir des portes fermées à double tour. Quelques années plus tard, il était temps que j’ouvre les miennes…
Mes œuvres, bien qu’éclectiques, ont toutes un point en commun : la recherche d’une expression de soi qui transcende la norme. Trouver un endroit en soi qui guérit, l’envie de s’arrêter pour mieux regarder en soi, trouver la force d’oublier les ombres du passé et se recréer soi-même. S’il y a un thème récurrent dans mes œuvres, c’est là qu’il se situe.
La solitude nécessaire à la création n’isole pas, au bout du compte, mais permet d’aller vers les autres, de trouver un vocabulaire commun pour comprendre l’univers de l’autre.
Mon métier de relation d’aide n’était pas du hasard. Née d’un père narcissique, cela a créé en moi la rage de vivre, d’exister, de dire, de créer, de partager et de transmettre, comme le destin d’un enfant parvenu à faire de sa souffrance l’œuvre d’art de sa vie. Très tôt, j’ai su que je devrais grandir seule et que j’aurais beaucoup de mal à pardonner.
De mon père, j’ai hérité son talent d’artiste. Le parent narcissique vit avec son enfant, mais séparément : il ne partage rien. J’ai donc pris des années avant de réaliser que j’avais ce don, parce que, tout comme lui, je me suis réfugiée dans une intellectualisation des événements de la vie qui me permettaient habilement de ne pas sombrer dans le désespoir. Dans cet univers, on ne s’épanchait pas, on raisonnait. C’était une question de survie.
Enfant, j’ai su très tôt que c’était ailleurs que je pourrais vivre libre. Paradoxalement, cela a créé en moi un sentiment de force et d’indépendance même s’il fut long à se révéler. Cinquante ans pour y arriver.
Et avec le don, vient le devoir. Je dois transmettre, donc créer. D’une solitude vécue par nécessité de maintenir ma relation amoureuse, est née une solitude désirée et nécessaire pour que cette création émerge. Et de cela, j’en serai toujours reconnaissante au Capitaine.
Dès le premier soir, il m’a confié son projet de naviguer à sa retraite, ce qui voulait dire 5 mois d’éloignement par an pour moi. Bizarrement, je me suis laissé glisser vers ça comme on marche vers la lumière sans trop savoir si elle allait éclairer ou aveugler notre chemin. Faut croire que j’avais un 6e sens qui m’était, alors, inconnu, mais qui me guidait sagement.
Aujourd’hui, je ne saurais imaginer ma vie sans créativité. Pourtant, je m’en suis passée pendant 50 ans. Je n’y pensais même pas. C’était comme ne pas savoir qu’il existe des œufs en or en Alaska : on ne ressent aucun manque à ne pas en acheter!
Pour les férus d’art, mon talent pourrait être contestable. Mais selon la définition que le peintre Pierre Brayard en donne : « Un travail d’artiste, si réaliste soit-il, doit contenir davantage que ce qu’il est sensé représenter, il doit tout autant « parler » à la pensée qu’à l’œil du spectateur. Le rôle de l’art n’est pas uniquement de décorer mais de témoigner, d’apporter une réponse à ce que recherche le spectateur (calme, joie, chaleur ou fraicheur, mouvement, etc.) ou de lutter contre l’immobilisme, de faire bouger l’homme et le monde, selon les thèmes choisis. »
Je suis artiste, donc je suis!

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