Femme de marin 2015-6: Je retourne à la maison!

J’avais un père artiste, du genre qui dessine des petites maisons dans la prairie. Un artiste traditionnel qui peint des granges, comme dirait ma pote Lili. Des 3 enfants, j’étais « l’enfant du milieu », celle qui a hérité du don. Au début de l’adolescence, j’avais exprimé à mon père l’envie d’avoir un chevalet et une mallette d’artiste pour y ranger pinceaux et tubes. Cette année-là, à Noël, mon père avait réalisé mon rêve et je débutai, non sans fébrilité, mes premières toiles, et non sans avoir suivi un cours de peinture et quelques séances d’atelier de perspective et d’esquisses données par lui.. Je ne fus pas longue à exposer sur les murs de ma chambre mes premiers « chefs-d’œuvre ».
Un jour que je revenais d’une sortie, je fus surprise de voir que mes murs étaient dégarnis et mon père me signifia que lui seul avait le droit d’exposer dans cette maison. Il ne voulait pas voir mes « cochonneries » sur SES murs.
Je ne fis ni une, ni deux, et j’envoyai valser tout mon matériel, récupéré par ma grande amie de l’époque. Je ne retouchai jamais à un pinceau et j’évacuai de ma mémoire jusqu’au moindre désir de créer.
Ma vie se passa ainsi. Mon talent fut si bien enfoui, si habillement détruit par un père narcissique, que je réussis à me convaincre que je ne savais pas dessiner.
Mon père cessa de peindre lorsqu’il perdit la vue, dur naufrage causé par le diabète, et il attendit la mort. Elle arriva 2 ans plus tard et j’oubliai l’existence même de tout le matériel qu’il avait acquis (digne d’une succursale d’un Omer Deserres), et qui aurait pu être mon héritage. Son talent mourut avec lui. C’est du moins ce que je croyais…
J’ai continué ma vie en oubliant ce précieux don que j’aurais pu fleurir par moi-même. Lorsque je disais aux autres que mon père avait été un artiste et qu’on me demandait si je peignais moi aussi, je répondais toujours : « je ne sais pas dessiner »… et j’y croyais. J’ai subi l’effet Pygmalion (http://quebec.huffingtonpost.ca/marie-sylvie-dionne/effet-pygmalion-prophetie-auto-realisatrice-reussite-succes-scolaire_b_7154636.html).
Puis, un jour, alors que j’abordais la cinquantaine, ma fille eut son premier vrai appartement, pour elle toute seule. Elle me confia qu’elle aurait aimé avoir des toiles sur ses murs. Et j’osai enfin m’essayer. Pendant 10 ans, je me suis frottée à plusieurs styles, j’ai expérimenté différents médiums avec plus ou moins de succès. Quand je n’étais pas satisfaite, je peignais par-dessus pour économiser le coût des toiles, mais aussi parce que, selon la citation du poète Nicolas Boileau : « Cent fois sur le métier remettez votre ouvrage ».
J’avais (et j’ai encore un peu, je l’avoue) le syndrome de l’imposteur. Moi qui n’avais pas suivi de vraie formation en arts, je me comparais sans cesse aux peintres connus qui vendent et ont du succès, qui exposent dans les galeries. Dix ans ont passé et je découvre les maisons colorées de la peintre Karla Gérard. La peinture naïve vient d’entrer dans ma vie. Je me mets d’abord à m’inspirer de ses toiles, puis je commence doucement à créer mes propres œuvres en utilisant de la peinture vitrail sur toile.
(…) Alors tu plantes ton propre jardin et tu décores ton âme au lieu d’attendre que quelqu’un t’apporte des fleurs (Véronica A. Shoffstall, After a while).
Moi qui ai si longtemps vécu ma vie comme une observatrice, voilà que je replonge dans l’enfance et que je refais pour moi seule les dessins qu’autrefois mon père reprenait de sa plume vindicatrice.
Je n’ai aucune idée de ce que penserait mon père aujourd’hui de mes œuvres. Peut-être les trouverait-il « naïves », je m’en fous! Je ne sais pas dessiner, oui, c’est vrai; je ne sais pas dessiner… comme mon père! Mais qu’est-ce qu’on s’en tape! Je retourne à la maison, la mienne! Et j’y décore mes murs comme je l’entends…
Je vous laisse avec le poème complet de Veronica A. Shoffstall :
After a While
After a while you learn
the subtle difference between
holding a hand and chaining a soul
and you learn
that love doesn’t mean leaning
and company doesn’t always mean security.
And you begin to learn
that kisses aren’t contracts
and presents aren’t promises
and you begin to accept your defeats
with your head up and your eyes ahead
with the grace of woman,
not the grief of a child
and you learn
to build all your roads on today
because tomorrow’s ground is
too uncertain for plans
and futures have a way of falling down
in mid-flight.
After a while you learn
that even sunshine burns
if you get too much
so you plant your own garden
and decorate your own soul
instead of waiting for someone
to bring you flowers.
And you learn that you really can endure
you really are strong
you really do have worth
and you learn
and you learn
with every goodbye, you learn…

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2 réflexions au sujet de « Femme de marin 2015-6: Je retourne à la maison! »

  1. Bonjour, quel dommage d’avoir été privée, tout ce temps, de peindre votre monde.
    Bien à vous,
    Denis
    Voilier Bénéteau Idylle 880 – Port de Saint-Gervais à Fos-sur-mer (Marseille – France)

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