Femme de marin 2020-05: Avec le temps…

 

 

 

 

Cette photo… il y a 10 ans, ma mère fêtait ses 80 ans. Elle était pimpante, coquette, malgré la maladie d’Alzheimer qui avait commencé à faire ses ravages. Quelques indices, certes, mais à peine perceptibles.

Dix ans ont passé. Oui, elle est toujours là et fêtera en septembre ses 90 ans, mais cette décennie l’a, d’une certaine façon, décimée. Lorsque je l’ai appelée ce matin pour lui souhaiter une belle fête des Mères, elle était surprise parce qu’elle ne savait plus quel mois on était. Même si elle passe ses journées à écouter la télé qui diffuse en continu les dévastations de la pandémie, elle ne réalise pas tout ce que ça implique. Certaines journées, elle peut m’appeler 4-5 fois par jour pour  que je lui envoie de l’argent afin d’aller chez le coiffeur, changer ses lunettes ou magasiner. Elle ne réalise pas ce que veut dire “confinement” parce que pour elle, ça ne change rien, toujours cloîtrée dans sa résidence pour personnes semi-autonomes. Alors, à chaque fois, je dois lui expliquer que c’est impossible. À chaque fois, elle ne comprend pas et me rappelle une demi-heure plus tard pour me demander la même chose.

Même si je lui ai dit que nous avons vendu la maison à Montréal et que nous serons près d’elle à Québec à la fin juin, je devrais me réjouir qu’elle oublie la nouvelle et qu’à chaque fois que je lui rappelle, c’est une nouvelle surprise pour elle, un petit bonheur instantané, mais il m’arrive aussi de me désoler de lui faire de la peine quand elle me demande pourquoi ma soeur aînée ne lui donne pas de nouvelles et que je doive lui dire qu’elle est décédée, une inième fois,  il y a presque 4 ans…

Je pense à ma chum Christine qui a perdu sa mère la semaine passée et qui surfe sur les hauts et les bas des émotions de ce qu’implique le sentiment d’avoir un parent âgé et ces temps de pandémie. Je songe au fait que lorsque nos parents partiront, nous serons les prochains. Je me questionne sur le fait qu’il y a, quelque part, un bénéfice à ne plus se rappeler, que c’est moins souffrant quelque part, et le fait que je ne veux pas oublier une parcelle de tout ce que j’ai vécu.

J’ai été troublée d’entendre ce soir à Tout le monde en parle, Yvon Deschamps qui a demandé à sa conjointe de lui promettre de ne pas finir en CHLSD, et je me suis surprise à demander à mon Capitaine la même chose, et j’ai compris combien cette promesse était lourde de responsabilités et de conséquences pour lui (autant que ce le serait pour moi, en fin de compte). Moi qui suis devant le majestueux fleuve depuis 6 semaines, qui vis au gré du temps qu’il fait, je n’ai pas envie de finir entre 4 murs froids, vous me comprenez n’est-ce pas?

Oui, ma mère est toujours vivante, mais l’idée de la savoir seule devant sa télé, de ne pas avoir de visites, d’attendre que « le temps passe » et d’oublier ce que fut sa vie tel un feu qui consume peu à peu m’est souvent si insupportable que je préfère vaquer à d’autres occupations. L’impuissance occupe de plus en plus l’espace et l’idée de revenir au plus tôt à Québec se fait pressante…

Maman, peu importe que tu oublies…, moi, je n’ai pas encore oublié… Merci d’avoir été un phare entre moi et mon père. Merci de m’avoir guidée dans cette tourmente qu’a été ma vie… Bonne fête des mères, même si tu ne me lis pas. Au moins, j’ai pu te le dire encore cette année!

LÉO FERRÉ – Avec le temps

 Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
On oublie le visage et l’on oublie la voix
Le coeur, quand ça bat plus,
C’est pas la pein’ d’aller chercher plus loin
Faut laisser faire et c’est très bien
Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
L’autre qu’on adorait, qu’on cherchait sous la pluie
L’autre qu’on devinait au détour d’un regard
Entre les mots entre les lignes et sous le fard
D’un serment maquillé qui s’en va faire sa nuit
Avec le temps,
Tout s’évanouit.

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
Mêm’ les plus chouette’s souv’nirs ça t’a un’ de ces gueul’s
À la Gal’rie j’farfouill’
Dans les rayons d’la mort
Le sam’di soir quand la tendresse s’en va tout’ seule
Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
L’autre à qui l’on croyait pour un rhum’ pour un rien
L’autre à qui l’on donnait du vent et des bijoux
Pour qui l’on eût vendu son âme pour quelques sous
Devant quoi l’on s’traînait comme traînent les chiens
Avec le temps, va, tout va bien.

Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
On oublie les passions et l’on oublie les voix
Qui vous disaient tout bas
Les mots des pauvres gens
Ne rentre pas trop tard, surtout ne prends pas froid
Avec le temps…
Avec le temps, va, tout s’en va
Et l’on se sent blanchi comme un cheval fourbu
Et l’on se sent glacé dans le lit de hasard
Et l’on se sent tout seul peut-être mais peinard
Et l’on se sent floué par les années perdues
Alors vraiment
Avec le temps on n’aime plus

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