Femme de marin 2017-30: Vivre selon ses principes

Le temps est quelque chose que l’homme a inventé pour se sécuriser : « Tiens, il fait jour; tiens, il fait noir. » L’homme a eu un besoin d’encadrer sa vie pour pouvoir la mesurer en expériences et la hiérarchiser. Quand il se regarde dans un miroir, il se dit : « Tiens, j’ai la peau lisse; tiens je commence à avoir des rides et des cheveux argentés . Une vie a passé et je m’en suis à peine aperçu! ».

Il est 3h00 du matin et je m’endors  pas encore. J’en reviens à ma nature profonde, soit être un oiseau de nuit. Quand toutes les défenses et les stress du jour ont fait main basse, quand la douceur et le calme du soir se sont installés, ce n’est que vers 23h00 que ma créativité s’anime. Je pourrais peindre toute la nuit et ne m’endormir qu’à l’aube. C’est là que je suis la plus productive, la plus instinctive.

J’ai de plus en plus de difficulté à croire qu’on puisse s’enfermer dans un horaire de 9 à 5 et qu’il n’y a que là qu’on puisse être efficace. C’est souvent une torture plus qu’autrement. La course du temps n’a jamais eu de signification pour moi si ce n’est de correspondre à ce que la société a dicté comme étant acceptable. Toute notre vie, on nous a mis des limites, des règles de bienséance, de bonne conduite où il était concevable de dire telle chose au bon moment, de poser tel geste dans tel contexte. Et toutes celles et ceux qui dérogent de ce « temps alloué » est une espèce d’oiseau bizarre qu’on garde à distance et qu’on observe d’un œil inquiet en posant une étiquette, souvent négative sur l’autre.

Moi, je n’ai plus de règles établies, ou du moins je « fit » de moins en moins dans ce diktat qui ressemble plus à un étau qu’autre chose, une sorte d’armure qui limite les mouvements physiques et de l’esprit, qui implique qu’il faille penser de telle ou telle manière, et plus souvent qu’autrement de façon à ce que ça plaise aux autres plus qu’à soi afin que ceux-ci consentent à nous retourner cette maudite reconnaissance pour laquelle on bûche tant!

J’évolue dans plusieurs milieux à la fois et je m’en sens fort aise. Mais il y a un milieu à l’esprit plus conventionnel que les autres, celui qui m’apporte du beurre régulièrement sur mon pain, celui qu’on appelle « travail alimentaire » parce qu’il permet de payer les factures et de s’endormir le soir sans faire trop de cauchemars. Un simple tatoo à l’intérieur de mon poignet suscite des commentaires incongrus, une mise à distance jugée suspecte où l’étonnement de ne pas avoir imprégné « cette image de moi » en eux. Ça me fait rigoler.

J’aime de plus en plus créer le malaise et détourner des chemins établis. J’aime me mettre au défi et emporter les autres dans les vagues. J’expose depuis 3 ans et je ne fais jamais la même affaire. Ça en déstabilise quelques-uns qui s’attendent à m’étiqueter dans un style alors que moi, ce qui me branche, c’est de me mettre en danger dans un style artistique différent. Comme me disait une de mes potes : « Ton style c’est de ne pas en avoir un ». Je pourrai prendre ça négativement mais j’aime mieux le prendre comme un compliment, du genre que je suis capable de naviguer dans des eaux différentes. Je ressemble au Capitaine qui se challenge toujours dans de nouvelles aventures : parfois, certaines sont un succès; parfois d’autres révèlent des défis auxquels on n’avait même pas pensé dans nos rêves les plus fous. L’expérience additionnée à l’instinct nous guide. Ne jamais perdre ses repères.

Trois ans que j’expose officiellement. La première année, on m’avait approchée pour des petites maisons en style naïf que je testais dans mon atelier. Je les avais toutes vendues. L’an passé, je revenais à mon style de base, soit l’abstrait, et j’en ai vendues moins. Cette année, j’explore le thème des ombres et malgré le fait que ce soit celle des 3 ans où je suis la moins sûre de ce que je vais présenter, il demeure que c’est cette série qui recueille le plus de commentaires positifs sur Facebook. Ben pour dire : dès l’instant où l’artiste met en ligne ce qu’il a produit, l’œuvre ne lui appartient plus puisqu’il appelle ou interpelle des gens dans ce qu’ils ont de plus personnel et profond. L’œuvre dit quelque chose à quelqu’un que l’artiste ignorait au moment où il l’a créé. C’est une forme de communication qui s’apparente à l’écriture.

J’ai lu un jour que rencontrer un auteur était souvent un moment plutôt décevant puisque ce dernier tentait souvent de passer un message par ses écrits qui n’avait rien à voir avec ce que l’auteur entendait, ou ce que ça résonnait pour lui-même. Loin de me décourager, je trouve ça plutôt stimulant de voir que l’œuvre en soi n’est pas terminée et qu’elle revit d’une autre façon par la personne qui en fait l’acquisition. Bien qu’on peigne ou qu’on écrive sur le coup pour soi-même, il faut savoir laisser le « bébé » prendre son essor et se nicher ailleurs, là où l’œuvre pourra s’épanouir en dehors de soi. Je me sens comme une mère porteuse qui permettra à quelqu’un d’autre d’embellir son quotidien en lui donnant une saveur particulière et qui saura l’adapter à son univers. Si je puis, en soi, participer au bien-être de quelqu’un d’autre, que puis-je demander de mieux? Là est ma mission, tout comme je le faisais quand j’étais intervenante : aider quelqu’un à mieux vivre ce qu’il a à vivre.

Si vous pouviez le dire avec des mots, il n’y aurait aucune raison de le peindre, disait Edward Hopper, peintre.  Donc, peu importe le médium, pourvu qu’il permettre de faire en sorte que cela se traduise en mots ou en images signifiantes plutôt qu’en maux.

Ma sœur est morte l’an passé d’un cancer du pancréas. Cette année, mon frère a subi l’ablation d’un rein qui supportait une tumeur maligne de la taille d’un ballon de football. J’en ai parlé dans des chroniques précédentes. Pourquoi ont-ils eu ça? Est-ce si important de le savoir? Parce qu’au bout du compte, connaître la cause ne changera rien puisqu’on ne peut pas changer le passé. L’important est le présent et ce qu’on fera avec pour le futur. Je peins abondamment. Est-ce que ça va me sauver du cancer? Aucune maudite idée parce que souvent, des maladies surgissent 10 ans, 15 ans, 20 ans, après un traumatisme quelconque. Donc, anyway, je suis peut-être la prochaine sur la liste. Mais une chose est sûre, faire quelque chose qui nous fait tripper ne peut pas nous rendre malade, ça j’y crois. La seule chose sur laquelle j’ai du pouvoir est ce que j’ai ENVIE de faire à partir de maintenant. Comme on s’en va pas en rajeunissant, j’ai bien l’intention de ne pas lâcher mes pinceaux pour le temps qu’il me reste. Je veux pas qu’on me dise que je me suis battue et je veux pas qu’on me dise, quand je mourrai, que j’ai « perdu ma bataille ». Je veux juste qu’on dise que j’ai vécu selon mes principes et que j’ai fini par assumer ce que j’aimais le plus au monde : peindre parce que c’était là que j’étais le plus moi-même.

 

Passion

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s