Femme de marin 2017-25: Ma chère Valette…

C’est un joli petit hôpital avec des étages construit en rotonde. On arrive au cinquième, le pallier où on y installe ceux qui attendent la mort. Pas de racoin, juste un couloir qui tourne en rond. On ne peut pas s’y perdre parce que ça tourne en rond justement, comme les minutes qui s’égrainent sur un chapelet qui n’en finit plus. L’atmosphère y est calme, silencieux. Un ange y passe.

Elle est recroquevillée dans son lit, toute petite, décharnée, comme un petit poulet qui attend qu’on la berce. Elle dort paisiblement, ronfle à peine. J’y ai installé des photos de son plus vieux, de son petit-fils Scott et de ses petits-enfants. J’avais du mal à croire qu’on puisse attendre la mort dans un filet de vie qui s’éteint, impersonnelle. On appelle ça des chambres privées : une salle de bain, une petite bibliothèque, l’air climatisé pour que les patients soient plus confortables. Un lit d’hôpital fait la différence.

La première fois que je suis allée la visiter, elle était éveillée, lucide, jasante. Elle m’a parlé de son envie d’avoir un café qui goûte le vrai café, du bon là, comme lorsqu’on se lève le matin, qu’on a toute la journée et la vie devant soi, qu’on ne sait pas toujours ce qu’on va en faire. L’hôpital est italien. Alors, il y a forcément à l’entrée un petit café qui en fait du bon. Je lui promets qu’à ma prochaine visite, je lui en apporterai un vrai. Parce qu’elle n’a plus envie de rien, sauf un bon café. C’est à peine si elle peut avaler, mais le goût du café, ça elle ne l’a pas perdu.

Nous avons parlé ouvertement de la mort, de son envie d’en finir, du temps qu’elle trouve long, du gars en haut qui n’est pas pressé, l’hostie…. Elle n’avait plus l’énergie pour se fâcher contre lui. Moi, j’aurais tempêté… et descendu tous les saints du ciel pour qu’ils m’emportent. Pas elle. Elle est juste lasse.

Je lui ai demandé quel moment de sa vie elle avait le plus aimé. Elle m’a dit qu’outre avoir des enfants, son adolescence correspondait à ses plus beaux souvenirs. L’insouciance de rire et de s’amuser quand on ne sait pas ce qui nous attend. J’ai répondu qu’elle irait bientôt rejoindre les gens avec qui elle avait eu du fun. Elle a dit : « Tiens, je n’avais pas pensé à ça! ». Ça a semblé la réconforter. Je lui tenais la main, j’étais près d’elle, j’entendais son souffle. Elle m’a confié que le docteur lui avait dit que si elle avait mal, elle n’avait qu’à sonner pour avoir sa médication. Puis, elle m’a dit, comme un grand secret, que même si elle ne sentait rien, elle sonnait quand même. Je lui ai répondu : « Ah, c’est ça le secret! ». Nous avons ri ensemble d’un air entendu. Elle savait que je ne jugeais pas, que j’étais plutôt d’accord.

Ce matin, je suis retournée la voir. Elle dormait. Sur sa table de chevet, je lui ai laissé un bon café en espérant qu’il soit chaud à son réveil. Je suis revenue sur l’heure du souper, elle dormait toujours. J’ai déposé un autre café en me disant que c’était pas grave d’en boire un sur l’heure du souper parce que de toute façon, les médicaments allaient faire leur œuvre.

Je me suis assise et j’ai attendu. Je n’osais pas la réveiller. Les photos étaient toujours là et n’avaient pas été déplacées.Je voyais un pan de sa vie défiler.  Qui voudrait partir avec des souvenirs de quelqu’un d’autre?

Je me sentais privilégiée d’être là, dans une chambre où dort quelqu’un que j’ai à peine connu, dont j’ignore la presque totalité de sa vie, mais vers qui je vais, confiante. C’est ma sœur qui m’a appris ça.

La seule personne significative qui s’était éteinte dans ma vie était mon père. Un lien tiraillé, en dents de scie qui avait fermé toutes les portes. J’en étais venue à croire que je ne pourrais jamais accompagner quelqu’un dans ses derniers instants. Puis, ce fut le tour de ma sœur. Et je lui ai tenu la main comme je tiens la vôtre présentement, Valette, on behalf of….

Je retourne chez moi. J’entre dans l’ascenseur et il y a un monsieur qui voit que j’ai un café à la main. Je lui réponds que je suis allée voir ma belle-mère et que j’en ai acheté un aussi pour moi. « Ok, alors si j’avais été votre beau-père, j’en aurais eu un aussi? ». Je remarque qu’il porte une chemise romaine, ce petit carré blanc au-dessus de l’habit. C’est un prêtre. Il a de l’humour.

Je n’ai plus peur de la mort. J’ai juste peur que personne ne me tienne la main au moment où ça arrivera. Je pense à celles et ceux que je connais qui ont vécu ce moment privilégié et qui savent quelque chose que beaucoup ignorent. A savoir qu’une vie c’est court et que, maudit qu’on perd du temps avec des niaiseries!. Toutes ces choses qui nous tombent sur les nerfs, qui ne vont pas comme on le souhaiterait, des petits riens avec lesquels on fait un drame. Ça donne étrangement sens à notre existence. Des niaiseries, je dis.  Tout ce pour quoi on se bat et qu’on arrive à se dire qu’on est las des batailles.

Je suis dans ce « mood ». Je suis lasse des batailles et j’ai envie de faire la paix avec ceux qui restent…. et moi-même. Sacre-toi patience, t’as pris les bonnes décisions!

 

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2 réflexions au sujet de « Femme de marin 2017-25: Ma chère Valette… »

  1. J’ai connu ces moments avec mes propres parents et je comprends. Je suis en admiration devant tes dons de peintre ET de narratrice. Fait un livre (illustré) il sera fantastique.

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