Femme de marin 2017-23: Les raisons pour lesquelles je ne traverserai pas

Je suis de retour de voyage où j’ai été en Grèce rejoindre mon Capitaine avec une amie, ma sœur spirituelle. On est mardi soir et je décide d’écrire à Lili, ma designer préférée. Extrait de notre conversation :

  • Et toi, mon idole, t’es rendue où dans ta folie????
  • Ah, t’es drôle! De quelle folie tu parles? Je savais pas que j’étais ton idole.
  • Ta traversée.
  • OMG! Ben, tu vas être déçue. J’ai pris la décision de ne pas y aller. L’idole prend une débarque, hein?
  • Yes, BRAVO!
  • Ahhh, je pensais que tu serais déçue!
  • INTELLIGENTE!!! Encore plus mon idole! Xxx

Jeudi, dîner avec une autre amie qui s’enquiert de mon voyage et qui me demande où en est rendu mon projet de traversée. Je lui explique les raisons de mon choix. Elle me répond que ça prend beaucoup de courage pour assumer une telle décision. Ben coudonc!!! Moi, qui me sentais mal à l’idée de revirer mon capot de bord, j’avais pas envisagé ça de même!

Les deux derniers jours passés en Grèce, nous avions navigué d’Athènes jusqu’au Cap Sounion parce que ma pote Guylaine voulait vivre l’expérience et que ça faisait l’affaire du Capitaine qui était coincé par le temps. On part et on navigue avec le Meltem collé au cul! Je passe 6 heures à être tétanisée sur mon siège. Pour parodier une publicité de Loto-Québec: Imaginez 6 semaines!!!!

Au retour de voyage, Guylaine couche chez moi avant de retourner à Québec. Le soir, elle me dit :

  • Pourquoi tu veux faire cette traversée? Je te connais depuis 25 ans et je t’ai toujours vue calme dans les moments de stress. Quand on a navigué, tu étais stressée et tu perdais tes repères pendant les 6 heures qu’a duré le périple. Suis pas sûre que tu vas « toffer » les semaines de traversée. Tu devrais te poser les vraies questions!

Ça m’a fait réfléchir. Je me suis rendue compte que j’étais pas prête pour ça et que je le serai probablement jamais. Sur le coup, j’ai paniqué. Parce que je sentais tout le poids de la décision que j’avais prise quand on était arrivés à destination. Parce que je sentais le poids de la déception que j’allais causer à tout le monde : le Capitaine, les amis de voile, celles et ceux qui me lisent, qui étaient fiers de ma décision de traverser, celles et ceux qui l’avaient fait et qui se disent : « Ne comprennent que ceux qui y sont ».

La vie étant ce qu’elle est, nous, pauvres petits pions, nous pensons parfois, bien plus souvent qu’autrement, que  nous la contrôlons alors que c’est tout le contraire. Elle se charge bien souvent de nous remettre les yeux en face des trous en nous mettant, sur notre chemin, des épreuves qui exigent que nous choisissions nos priorités et que nous laissions tomber certains objectifs qui ne sont pas nécessaires à notre développement. C’est ce qui est arrivé!

Il y a à peine un an, le cancer a emporté ma sœur aînée en à peine 2 mois et demi. À peine remise de cette immense peine, mon frère m’annonce par courriel, 3 jours après mon arrivée en Grèce, qu’il sera opéré pour une ablation d’un rein avec une masse grosse comme un ballon de football. Au moment où j’écris ces lignes, il se remet tranquillement de l’opération et on ne saura pas avant 2 mois de quoi il retourne concernant cette tumeur. Ma mère, qui souffre de la maladie d’Alzheimer, ne sait rien. C’est mieux ainsi. Tout ce beau monde habite Québec alors que je suis à Montréal et que j’ai maintenant la responsabilité des affaires de ma mère. Pour ajouter à tout ça, ma belle-mère est aux soins palliatifs. Je suis allée la voir ce soir et on a jasé de la vie, du sens de la vie, de son impression d’avoir fait son possible et de son ras-le-bol, de son envie indéfectible de partir au plus vite. Partie comme c’est là, j’en suis à me demander si je ne les enterrerai pas tous!

Et me voilà sur le voilier à essayer de me rappeler les manœuvres que j’avais faites pour la dernière fois il y a 4 ans. Je panique, je suis énervée, je sens que je n’ai pas l’énergie nécessaire pour tout faire et écouter clairement ce que le Capitaine me demande de faire, car on se rappelle : le Capitaine est seul maître à bord. Il s’énerve et je comprends malgré tout.  Je sens que je vais le décevoir, que je vais décevoir tout le monde. Et soudain, le hamster dans ma tête cesse de tourner. Il fait la grève et brandit une pancarte : « WOHHH, la folle, stop! Qu’est-ce que t’es en train de faire?».

J’ai 61 ans, la fatigue me gagne, j’ai encore et toujours la responsabilité de la famille sur les épaules, et je vais m’en rajouter? Tout ça pourquoi? Tu cours après quoi, la vieille? Possible que, comme dit une amie, je suis courageuse de prendre cette décision et de m’écouter… Mais je ne me sens pas de même. Je sens que la vie me bouffe et que je dois mettre mes priorités aux bonnes places. C’est que, voyez-vous, ma place est sûrement auprès des gens qui n’en peuvent plus, pas auprès de ceux qui n’en ont pas fini avec la vie. C’est de même, faut pas chercher plus loin.

Je sais, je pourrais rien n’écrire de tout ça pour me justifier. Mais c’est que, voyez-vous, j’ai déjà publié 2 articles pour une revue sur les raisons pour lesquelles j’allais traverser et je sais qu’il y a du monde, je ne sais pas qui, qui me lisent et qui ont hâte de connaître la suite. Alors, je leur dois bien ça. Ça me taraude depuis mon retour de Grèce, depuis que j’ai pris la décision de ne pas le faire. C’est juste une partie remise. En fait, je n’en sais rien. Peut-être que ce sera dans cette vie-ci, peut-être dans une autre. C’est pas important. Ce qui est important, c’est cette vie-ci. Ce que je vais en faire pour ce qu’il me reste de temps.

Faut dire aussi que ma discussion avec ma belle-mère aujourd’hui a aidé. Elle est très lucide face à ce qu’il l’attend : la mort. Elle n’a pas de regrets, malgré tout ce qu’elle a pu faire de pas correct dans sa vie. Elle en garde un souvenir positif, pour mourir en paix. Alors, en conduisant vers chez moi, je me suis demandée ce qui importait : plaire aux autres de peur qu’ils nous laissent, ou aller dans le sens de ses valeurs. Dois-je vous donner la réponse?

Alors, c’est comme ça : je ne traverserai pas. Pas parce que je suis « chicken », mais parce que ce n’est pas mon rêve présentement. C’est juste que je ne suis pas sur mon « X » si je le fais. Moi, ce qui me passionne présentement, c’est d’être un support pour les autres, de les aider à traverser des périodes difficiles, et d’être dans mon atelier en train de peindre. Le bonheur est simple. Suffit de s’arrêter et de se poser les bonnes questions!

Cap Sounion

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2 réflexions au sujet de « Femme de marin 2017-23: Les raisons pour lesquelles je ne traverserai pas »

  1. Salut Mado,
    Nous ne nous sommes jamais rencontrés mais je pense te connaître depuis toujours. Ne te prends pas la tête avec ta décision, il ne faut jamais aller à reculon dans quelquechose qu’on ne sent pas. Le Capitaine ne t’en voudra pas, il est intelligent et il t’aime trop pour cela. Lui a encore ce désir de defi et d’efforts, et des yeux d’enfant qui veulent découvrir le monde. Toi tu es une artiste (douée d’ailleurs) et une personne qui aime être utile aux gens qui t’entourent et qui en sont certainement très reconnaissants. On ne change pas le destin et chacun a sa place pour faire marcher l’usine. Vous faites un couple atypique qui a plus d’affinités que les cas classiques qui n’ont pas grand chose à partager. Tu es forte et généreuse, des qualités importantes, et tu as la tête sur les épaules. Cela ne t’empêche pas de rêver comme on le voit dans tes toiles. Et à 61 tu es loin d’être ´vieille ´. J’ai beaucoup voyagé moi-même et fait des choses que je n’oserais ou ne pourrais plus faire maintenant. C’est ainsi. Et je ne regrette aucune de mes décisions au fil de l’eau. Fait ce que tu sais mieux faire et apprécie la satisfaction que cela t’apporte.

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