Femme de marin 2016-06: J’ai un secret à te dire

Grande sœur,

J’ai un secret à te dire. Qu’est-ce que je vais faire sans toi, dis-moi? Comment vais-je faire pour avoir ton courage et ta détermination, ta résilience?

Je suis chez ma fille, elle reçoit des gens vraiment sympas et je n’arrive pas à m’extirper de la chambre. Mon corps est là mais mon cœur est avec toi. Je sais qu’elle et son conjoint font tout leur possible pour me donner un peu de répit mais la douleur dépasse tout ce qu’une personne peut faire pour oublier. Je finirai, malgré tout, à me parler « dans le cass » comme on dit et rejoindre les autres.

Cet après-midi, j’étais arrivée avant l’heure convenue chez ma fille. Il y a une belle terrasse sur le toit avec des bancs de bois et de la verdure. Je suis allée m’asseoir sur un banc, le temps de fumer ma cigarette (bon, j’en veux pas un qui me dise que c’est mauvais pour la santé, JE LE SAIS!). Il y avait un vieux monsieur qui s’était installé sur un autre banc beaucoup plus loin. Le monsieur s’avance et me demande poliment s’il peut s’asseoir sur le même banc que moi. Je sens qu’il veut parler, se confier, échanger. Comme il est un peu insistant en terme de proximité physique, je lui demande de garder ses distances. Nous discutons et j’apprends qu’il a 79 ans et qu’il a perdu sa conjointe il y a 3 ans. Le monsieur se met à pleurer et je me retrouve à le consoler. Je comprends sa peine. J’imagine facilement à quel point la vie doit être dure lorsqu’on a perdu la personne avec qui on a vécu le plus de temps dans une vie, mais avec qui on avait aussi le plus d’affinités.

J’observe ton compagnon de vie te caresser le visage, t’embrasser et te chuchoter discrètement dans l’oreille Dieu seul sait quels secrets. C’est touchant. Je pense au Capitaine, à la distance qui le sépare de moi, à l’intensité à laquelle il me manque et j’imagine facilement combien ta présence va manquer à ton conjoint, combien le vide doit être grand face à ton éventuel départ  et à ton impossible retour.

Je pense aussi à la promesse que ta fille t’a faite que tu ne souffres pas, mais qu’il n’y a rien à faire pour contrer la souffrance des vivants, de ceux qui restent et qui t’ont laissée entrer dans leur vie.

Je pense que malgré tout, la vie en vaut la peine, TA vie a valu autant que les autres, toi qui parfois avait peine à y croire. Parce qu’il reste 3 enfants géniaux que tu as enfantés, un coin de jardin que tu as semé, des sourires que tu as distribués et des rires que tu as engendrés.

Que la vie en vaut la peine (Louis Aragon)

C’est une chose étrange à la fin que le monde

Un jour je m’en irai sans en avoir tout dit

Ces moments de bonheur ces midis d’incendie

La nuit immense et noire aux déchirures blondes.

 

Rien n’est si précieux peut-être qu’on le croit

D’autres viennent. Ils ont le cœur que j’ai moi-même

Ils savent toucher l’herbe et dire je vous aime

Et rêver dans le soir où s’éteignent des voix.

 

D’autres qui referont comme moi le voyage

D’autres qui souriront d’un enfant rencontré

Qui se retourneront pour leur nom murmuré

D’autres qui lèveront les yeux vers les nuages.

 

II y aura toujours un couple frémissant

Pour qui ce matin-là sera l’aube première

II y aura toujours l’eau le vent la lumière

Rien ne passe après tout si ce n’est le passant.

 

C’est une chose au fond, que je ne puis comprendre

Cette peur de mourir que les gens ont en eux

Comme si ce n’était pas assez merveilleux

Que le ciel un moment nous ait paru si tendre.

 

Oui je sais cela peut sembler court un moment

Nous sommes ainsi faits que la joie et la peine

Fuient comme un vin menteur de la coupe trop pleine

Et la mer à nos soifs n’est qu’un commencement.

 

Mais pourtant malgré tout malgré les temps farouches

Le sac lourd à l’échine et le cœur dévasté

Cet impossible choix d’être et d’avoir été

Et la douleur qui laisse une ride à la bouche.

 

Malgré la guerre et l’injustice et l’insomnie

Où l’on porte rongeant votre cœur ce renard

L’amertume et Dieu sait si je l’ai pour ma part

Porté comme un enfant volé toute ma vie.

 

Malgré la méchanceté des gens et les rires

Quand on trébuche et les monstrueuses raisons

Qu’on vous oppose pour vous faire une prison

De ce qu’on aime et de ce qu’on croit un martyre.

 

Malgré les jours maudits qui sont des puits sans fond

Malgré ces nuits sans fin à regarder la haine

Malgré les ennemis les compagnons de chaînes

Mon Dieu mon Dieu qui ne savent pas ce qu’ils font.

 

Malgré l’âge et lorsque, soudain le cœur vous flanche

L’entourage prêt à tout croire à donner tort

Indifférent à cette chose qui vous mord

Simple histoire de prendre sur vous sa revanche.

 

La cruauté générale et les saloperies

Qu’on vous jette on ne sait trop qui faisant école

Malgré ce qu’on a pensé souffert les idées folles

Sans pouvoir soulager d’une injure ou d’un cri.

 

Cet enfer Malgré tout cauchemars et blessures

Les séparations les deuils les camouflets

Et tout ce qu’on voulait pourtant ce qu’on voulait

De toute sa croyance imbécile à l’azur.

 

Malgré tout je vous dis que cette vie fut telle

Qu’à qui voudra m’entendre à qui je parle ici

N’ayant plus sur la lèvre un seul mot que merci

Je dirai malgré tout que cette vie fut belle.

 

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