Femme de marin 2016-05: Prière à mon père, s’il en est une

Nous avions des vies diamétralement opposées, nous ne nous voyons qu’à l’occasion, mais de savoir les autres là est un rempart contre les chocs de la vie (Geneviève Germain, Carnets d’une désobéissante)

Depuis ton départ il y a 25 ans, tu peux pas dire que je t’ai beaucoup sollicité. Ton absence a été comme ta présence : nulle part. T’es mort seul et je sais que pour ma grande sœur, c’était quelque chose d’inexpliqué, d’injuste. Mais moi, ça ne m’a rien fait. Du moins, pas sur le coup. Et depuis, je n’ai jamais été en réel manque de toi mais plutôt en manque de père que j’aurais aimé avoir eu.

Donc, je ne t’ai pas beaucoup sollicité. On s’était toujours arrangés chacun de notre côté et c’était bien ainsi. C’était ma manière de me dire que je ne te devais rien. Le pardon est toujours quelque chose de difficile lorsqu’il n’est pas précédé d’une bonne jasette pour « vider son sac » et clarifier des réalités si différentes et éloignées l’une de l’autre. On n’avait pas su le faire en temps opportun; « just to bad »…

Maintenant, je vais te demander quelque chose, juste une petite chose qui, au fond, ne doit pas être si difficile que ça pour toi. Fais que grande sœur ne meure pas seule. Fais qu’il y ait quelqu’un de significatif près d’elle (son amoureux, ses enfants, idéalement tous ensemble) qui puisse lui tenir la main. Ne t’organise pas pour qu’elle ait le même sort que toi sinon, je te jure, quand j’irai vous rejoindre, tu vas passer un mauvais quart d’heure. Et je le ferai avec un plaisir écrapoutissant, crois-moi!

Tu vois, j’en suis au marchandage, je dirais plutôt au menaçage.. C’est lamentable, je le conçois, mais c’est une étape qui fait partie du deuil. Je ne m’adresse pas à Dieu auquel je ne crois pas, je ne m’adresse pas à la médecine pour qu’ils s’acharnent indûment, je m’adresse à toi. C’est insidieux et tordu, n’est-ce pas? Mais c’est de même. Ne fais pas appel à l’enfant « raisonnable » que tu as toujours voulu parce qu’il n’y a rien de raisonnable à faire taire ses dernières volontés. Ça ne se raisonne pas. Ne me demande pas d’offrir ça au Seigneur ou à une quelconque icône stupide. Fais-le, point, comme on offre quelque chose de gratuit sans rien attendre en retour. J’ose espérer que du haut de ton nuage (ou des flammes de l’enfer, c’est selon) tu es débarrassé des contingences terrestres qui nous freinent bien souvent dans nos désirs. Toi, l’artiste, use pour une fois de cette créativité que nous avons tellement enviée.

Fais que grande sœur retourne chez elle, contempler son jardin et s’apaiser intérieurement. Je sais que c’est difficile pour toi car tu n’es pas mort dans la paix. La veille de ton départ, j’étais allée te voir et tu restais prostré dans ton lit à pleurer. J’avais beau te demander ce qui se passait, tu restais de marbre. Peut-être étais-tu si terrifié qu’il n’y avait pas de mots pour décrire ton désarroi? Mais grande sœur n’est pas faite de ce moule. Nous avons fait beaucoup plus de chemin que ce que tu as pu faire et en cela, ne devrais-tu pas en être fier? Si tu as réussi une chose dans ta vie, c’est bien de nous léguer que la parole demeure le seul lieu dans lequel un être humain peut trouver son chemin et la lumière, même si les mots se battent avec les maux.

Cette demande, aussi stupide puisse-t-elle être, parle de mon impuissance à réaliser ce vœu pour quelqu’un qui m’est cher. Croire que tu puisses faire quelque chose est comme une insulte à ma propre intelligence. Je sais bien que les choses se dérouleront comme elles doivent se dérouler, loin de notre pouvoir à pouvoir faire quelque chose. Mais ça me fait du bien de l’extirper de moi.

Maudit cancer sale… Je vais mourir, tout le monde va mourir. C’est un fait. Indéniable. Tout le monde sait ça. Mais quand ça arrive aux gens que vous aimez, ça fesse dans le kodak, comme dirait mon amie Eve.

Ce matin, ma grande sœur montre des signes de confusion. En 5 minutes, elle nous demande au moins 4 fois quel temps il fait dehors. Bizarre puisqu’elle n’a qu’à se retourner pour voir le temps par la fenêtre. Nous faisons comme si tout était normal et nous répondons invariablement la même réponse. Elle souffre et cela se voit. Je lui offre une débarbouillette d’eau froide et elle semble reconnaissante. Je pars de l’hôpital étrangement en paix. C’est peut-être parce que je l’ai vue, que je lui ai serré la main, ai pris son visage dans mes mains et plongé mon regard dans le sien, profond, vrai, transparent. On s’est simplement dit : « Je t’aime ». Je suis devenue la grande sœur de ma grande sœur.

Ce soir, je suis dans la maison du bonheur. C’est la maison de mon amie Guylaine qui m’héberge depuis une semaine. Il y a ses jeunes adultes dans le sous-sol qui rient à gorge déployée. J’aime entendre ce son quand ce n’est pas celui de leur musique quand ils se pratiquent sur leurs instruments. Cette maison a toujours respiré la gaieté, même lorsque Guylaine a son « truck ». Vous savez, un genre de maison toujours pleine, avec un va-et-vient incessant, de la musique qui transpire des murs, des enfants doués, réflexifs, qui se plaisent à vous jaser malgré la différence d’âge, des enfants normaux, quoi!  Et des amis qui viennent faire leur « set » à tour de rôle. Et des soupers qui s’étirent avec la brunante. Une maison où il fait bon vivre et rester. Une maison toujours accueillante avec sa porte qui ferme mal mais une Guylaine toujours chaleureuse, qui vous ouvre grand ses bras. Un rire tonitruant, des « blagounettes » à profusion. Une farce attend pas l’autre.

Chaque maison a sa vocation. Celle de Guylaine c’est l’accueil inconditionnel. Beau temps, mauvais temps, elle a toujours du vin au frais, de la bonne bouffe, des rires à la caisse, du baume à vous mettre sur les joues. Guylaine est une émotion sur deux pattes. Et ses enfants sont les dignes héritiers de cette bonhomie.

Deux réalités à l’opposé l’une de l’autre mais qui se complètent. Deux réalités qui me sont nécessaires en ces temps obscurs. Christine est aussi venue ce soir m’envelopper de sa chaleur, de ses mots toujours réconfortants. Je suis bien entourée, je ne crains rien. Je n’ai pas peur pour moi ou de ce qu’il adviendra de moi. Je crains pour la santé de ma mère quand Diane sera dans un autre monde.

Je souhaite juste qu’elle ne souffre pas. Je sais qu’elle sera entourée de tous ceux qu’elle aime et qu’elle pourra enfin partir en paix. Nous continuerons notre chemin avec un grand vide qui, peu importe ce que nous ferons, ne se comblera jamais. Mais c’est correct ainsi. Je suis de ceux qui croient, sans être religieux, que l’âme survit au corps et nous fait parfois des surprises sous forme d’intuitions. Pas «weirdo », juste entre deux mondes.

Quand on vieillit, il faut savoir se délester.

Une réflexion au sujet de « Femme de marin 2016-05: Prière à mon père, s’il en est une »

  1. Bonjour Mado,
    Je t’envoie de l’énergie en ce moment difficile. Nous pensons beaucoup à toi.
    Grosses bises
    Lise et Jean-Claude
    xxx

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