Femme de marin 2016-04: Chère soeur que j’aime tant…

Chère sœur que j’aime tant…. Je suis allée te voir aujourd’hui. Quelle chance j’ai eue ce matin de te voir seule. J’ai pu parler avec toi pendant une heure. Nous avons parlé de tes enfants, de notre mère, de ton amoureux, de la mort. En fait nous n’avons pas parlé, je t’ai plutôt écoutée, te tenant la main, emberlificotée, comme tout le reste de mon corps, sous une chape de plomb pour ne pas qu’aucun microbe t’atteigne car ton système immunitaire était à plat. Discrète, te souriant pour te cacher ma douleur cent fois moins pire que la tienne. J’avais peine à te reconnaître, ton corps altéré, ta voix aussi. C’était dur mais nécessaire. Nous avons eu 2 vies tellement opposées, deux parents , les mêmes, et le hasard a fait que nos chemins soient si différents.
Je ne voyais que tes grands yeux qui occupaient tout ton visage, noyés par la douleur, épuisés par tant de souffrance. Si j’avais pu la soulager, Dieu seul sait que je l’aurais fait. Je pensais à notre mère submergée par la souffrance de perdre un enfant, son aînée, alors qu’elle aurait normalement dû partir en premier. Je te tenais la main et je ne voulais pas la lâcher alors que je savais qu’il fallait la quitter, te quitter, pour te laisser reposer, prendre un peu de force.
Je n’oublierai jamais ce que tu m’as dit avant que je te quitte : que tu découvrais une sœur pleine de compassion, quelqu’un qui avait tellement de talents, comme si, toi, tu n’en avais jamais eus. Comment pouvais-tu penser que tu n’avais pas fait de ton mieux? Comment pouvais-tu te questionner sur le fait que tu n’avais pas été une mère mille fois plus présente que ce que j’avais pu être? A ce moment-là, j’ai craqué.
Je pleure ta solitude dans cette chambre aseptisée. Je pleure ta détresse des derniers instants où tu t’accroches, seule dans ce corps meurtri, souffrant, désespérément à la vie. Y trouver un sens. Parce que, comme disait papa, deux jours avant sa mort : « Ce serait vraiment bête d’avoir vécu tout cela pour rien! ».
Et j’ai pensé qu’il était vraiment injuste et bête qu’une femme comme toi parte en premier. J’ai pensé qu’il n’y avait pas de justice en ce monde et que malgré tous les progrès technologiques, la valeur de la vie se résumait à la finir dans une chambre anonyme, dans un hôpital anonyme, où l’espoir se résumait à être capable d’aller à la toilette seule. Parce que tu en parlais abondamment : de l’incapacité à être autonome pour les besoins les plus primaires de la vie, à dépendre des autres alors que tu avais toujours été une femme fière de penser et agir seule.
Est-ce ainsi que nous allons tous finir? Je me sens pleine de culpabilité de ne pas avoir été plus présente, de ne pas toujours avoir entendu ton discours et de l’avoir plutôt interprété parfois comme du « radotage ». Un gros pilier de la maison va disparaître et je ne suis pas sûre d’être capable d’être assez solide pour soutenir ce qui va rester. Il faudra que tu me donnes de la force. Ne te surprends pas de m’entendre te parler tout haut lorsque je serai seule dans ma maison. Ne t’offusque pas que je te demande conseil quand tu seras occupée à prendre soin, à distance, de ton mari et tes enfants. Le problème, vois-tu, c’est que j’ai une tête de cochon et que j’ai toujours eu de la misère à demander de l’aide. Parfois, j’attends à la dernière minute et, pour qui ne sait pas que je suis angoissée, se demande ce qui se passe lorsque je revendique et que ça presse. Sauras-tu être aussi patiente avec moi que tu l’as été avec maman et toute ta famille? Peut-être auront-ils besoin plus de toi que moi, et ce serait normal.
Quand je t’ai quittée ce matin, je suis allée voir maman qui semblait apaisée par le fait de t’avoir vue. J’étais contente. Puis, en attendant l’arrivée de Guylaine, je suis allée magasiner. Au retour, dans ma voiture, en approchant de la maison de Guylaine, c’est là que ça m’a pris. Une vague de l’intérieur, un tsunami qui fait qu’on doit s’arrêter sur le bord du chemin car la vague déferle des yeux et brouille la vision de la route. Pas d’autres choix que de se laisser porter par la vague car sinon tout ce qui ne s’exprime pas s’imprime. Et c’est pire à la longue…
J’ai pensé que plus jamais tu ne viendrais me voir à Montréal avec ta fille Amélie. Plus de fou-rires, plus de virées chez Yoko pour se bourrer de sushis et boire un bon Chardonnay. Plus jamais de flots de paroles où il fallait prendre son numéro et son tour pour parler et argumenter. Plus jamais de tes commentaires sur Facebook. Bientôt, ce sera moi l’aînée, celle qui devra réconforter maman dans ses crises d’angoisse ou lorsqu’elle fait des épisodes d’oubli de plus en plus fréquents.
Je me sens prête, force est de croire, mais ce qui me manquera surtout ce seront tes conseils judicieux, tes analyses tellement réalistes, notre manière de se moquer du dramatique en se disant : « Ohnnnn, c’est méchant mais ça fait tellement de bien ». Ce qui va me manquer c’est le rappel de ce qu’on avait vécu dans l’enfance en se confiant : « Tu te rappelles la fois où papa… », ou encore nos imitations d’un tel ou d’untel…
Je peux bien te l’avouer aujourd’hui : j’ai tellement envié tes yeux bleus de mer, les mêmes que notre frère Denis alors que j’étais la seule enfant à avoir les yeux noisettes. Noisettes, une couleur tellement plate! J’en étais même venue à me demander si je n’étais pas adoptée.

Ton visage, si émaciée qu’il fait transparaître des yeux de biche sans défense. Tu évoques ton visage qui a changé., certes, l’impossibilité de mettre tes prothèses dentaires. Mais moi, je t’ai trouvé étrangement belle. Tu sais, de cette beauté qui ne cache rien, qui montre l’essentiel, sans fioritures. Une beauté nue, qui va à l’essentiel : l’âme. Un regard qui te transperce l’âme et nous laisse pantois de tant de transparence. Parce qu’en fin de vie, lorsque le corps disparaît, l’âme prend toute la place.
Aussi, incroyable que ça puisse paraître, aucune mort d’un proche significatif ne m’a atteinte depuis 60 ans, la mort de mon père quand j’avais 35 ans m’avait enragée plus qu’autre chose. Toi, tu seras mon ange et me guidera, J’aurai besoin de toi. Sache-le. Tu ne connaîtras pas tes petits-enfants. Là-dessus on se rejoint.
« Dans le cas où une personne doit vivre un état de souffrance qu’elle ne peut pas changer, la seule possibilité qu’il lui reste est de modifier la manière dont elle supporte cette souffrance, en choisissant de l’assumer de lui donner un sens. » : (Franckl)
Pour ma part, je tenterai de changer une présence physique externe en une présence intérieure. Là est la créativité.

3 réflexions au sujet de « Femme de marin 2016-04: Chère soeur que j’aime tant… »

  1. Il faut beaucoup de courage pour se mettre à nu comme ça pour un sujet si intime. Merci de partager ce moment et me faire découvrir cette partie de ta vie que j’ignorais complètement. Serge a beaucoup de chance de t’avoir rencontré et je suis sur qu’il sera là pour te conforter dans toutes les circonstances.

  2. Mado j’ai lu ton message à ma mère. Tu nous as fait verser quelques larmes. Elle vous accompagne en pensées. Xxx

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s