Femme de marin 2013-40: Le Bel âge, c’est quel âge???

Je suis assise sur la terrasse. Direct devant moi, le majestueux Château Frontenac. Les nuages ont l’apparence d’une pub de Cotonnelle. Je suis chez ma fille. Seule. J’ai le vin triste.

Je suis allée voir ma mère à l’hôpital aujourd’hui. D’après elle, toute l’équipe soignante (médecins, infirmières, spécialistes…) sont dans le champ. Elle répète régulièrement: «Ils ne me connaissent pas». Quand je lui fais remarquer avec humour que 10 ans d’études spécialisées en médecine n’équivalent sûrement pas les connaissances de ma chère mère, elle ne saisit pas le ridicule de la chose et poursuit sur sa lancée en disant: «Si tout le monde continue à dire que j’ai des problèmes de mémoire, je vais devenir détestable».

J’ai répondu: «Tu l’es déjà!». C’est sorti tout seul… J’ai pas pu faire autrement, désolée. Je l’ai vue juste une heure et je suis exaspérée. Elle me fait vaciller entre compassion (c’est pas de sa faute, c’est la maladie) et la colère (ce qu’elle peut nous faire chier!!). Je me sens coupable dans les deux cas. Dans le premier, je ne peux rien faire de plus (suis à Montréal et elle à Québec, je travaille, c’est une maladie incurable…); dans le deuxième, je suis Madeleine la pas fine!

Je découvre une femme entêtée, contrôlante, je ne l’avais jamais vue de même. Sous cette pelure, il y a une immense anxiété qui grandit à mesure qu’elle se rend compte de l’autonomie qu’elle perd, des gens qui décident pour elle tout en étant convaincue qu’elle peut encore tout faire seule. Ça doit être terrible…

Pour la première fois de ma vie, la maladie de ma mère me renvoie la peur de ma vieillesse. Avant, je n’y avais jamais trop pensé, du moins vraiment pensé! C’est le miroir qui nous reflète l’image d’une peau qui se flétrit avec le temps (moi qui n’ai jamais mis de crème, je me badigeonne comme un petit poulet avant d’aller au four). On se demande si on est encore désirable.

Mais rien ne nous renvoie l’image d’un cerveau qui s’atrophie, si ce n’est l’opinion des autres. J’imagine que pour elle c’est un cauchemar où deux réalités se confrontent. On a tous vu un film où la personne retourne sur les lieux du crime. Le cadavre a disparu sans laisser de traces, et les gens qui ont été témoins disent avec une candeur déconcertante ne vous avoir jamais vu et ne pas vous connaître. C’est ça pour maman. Le docteur dit qu’elle n’a pas réussi le test de mémoire et selon elle, c’est lui qui se fourre et complote pour la faire placer.

La femme que j’ai connue aux conseils si précieux et judicieux s’estompe déjà. Le long travail de deuil est commencé parce qu’il n’y aura pas de retour en arrière. Rien ne sera plus comme avant.

Arrive un temps où il faut arrêter de blâmer ses parents. Il est plus productif de faire tout ce qu’on peut pour se réparer soi-même. Je ne suis pas en colère contre ma mère mais contre cette maudite maladie qui l’enferme dans un enfer dont nous subissons tous les contrecoups. Le «bel âge» n’a rien de beau sauf le nom.

J’ai peur parce que le Capitaine dit que je suis entêtée moi aussi et que je répète à qui mieux mieux que je n’irai jamais dans un foyer de personnes âgées… J’espère ne jamais devenir un poids pour mes proches…

POEME DE MARIE GENDRON: J’aime ces gens étranges

Des trous de plus en plus profonds se creusent dans leur mémoire,
Des trous qui se remplissent de peurs, présentes ou passées, de plaies jamais guéries, Des trous qui délogent les interdits et les normes, d’où émergent des élans de vérité, Cette vérité commune à tous quand les masques ont fondu,
Vérité nue, crue, intolérable, parfois cruelle,
Vérité qui aime et déteste sans contrainte,
Ce que la raison camoufle, l’Alzheimer le fait éclater au grand jour.

L’inconscient se lézarde,
Les blessures enfouies refont surface,
Les photos flétries reprennent vie, comme les rêves révèlent ce que nous taisons le jour, Le temps passé devient présent,
Et le présent n’est que l’instant.

J’aime ces gens étranges.

Leur raison déraisonne,
Ils sont les délinquants de la comédie humaine, Le cœur ne fait pas d’Alzheimer,
Il capte l’émotion et oublie l’événement,
Saisit l’essentiel et néglige l’accessoire,
Sent la fausseté des gestes et des paroles,
Fuit le pouvoir et réclame la tendresse.

Plus je partage leur vie, plus je sens des trous tout aussi profonds à l’intérieur de moi.

On les dit confus et pourtant, à leur insu, ils me reflètent mes parts d’ombre et de lumière, Deviennent mon propre miroir :
Miroir de mes peines camouflées, de me désirs enfouis, de mes fantaisies réprimées, de ma liberté aux ailes cassées.

J’aime ces gens étranges.

Ils ont le mal de leur enfance comme on a le mal du pays,
Ils cherchent, cherchent … jusqu’au jour où leur silence devient un cri insupportable.

Publicités

3 réflexions au sujet de « Femme de marin 2013-40: Le Bel âge, c’est quel âge??? »

  1. Belle Mado,

    Le Bel âge, c’est maintenant, tous les jours, quand le corps lâche, mais l’esprit demeure, même frustrations que le contraire. Vivons 24 heures à la fois, on inspire, on expire….. Mais je sais, c’est frustrant.

    Café?? Anytime,

    Lili XX

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s